La légende de Punaauia

A l’Ouest du district de Pare, se trouvent les districts voisins de Fa’a’a (Chauffer) et de Pû-na-‘au-ia (La trompette est mienne) qui portait autrefois le nom de Mano-tahi (Premier mille). La légende qui suit nous indique l’origine du nom Pu-na-au-ia.

Dans les temps anciens, lorsque Tahiti était divisée en plusieurs petits royaumes, vivait à Fa’a’a une très belle princesse nommée Pere-i-tai (Cherche du côté de la mer), de la maison de Mahea-nu-u (Pâleur changeante).

 Elle avait un jeune frère âgé de six ans, très beau, appelé Mata’i-rua-puna (Vent de source féconde), qu’elle chérissait tendrement. C’étaient des enfants du soleil élevés dans l’opulence et tous leurs désirs étaient toujours exaucés. Leur larges demeure était située sur un plateau entouré de belles vallées parsemées çà et là d’autres demeures. Ils étaient entourés de fidèles serviteurs et leurs compagnons de jeux étaient choisis parmi l’aristocratie du pays. Dans d’autres districts ils avaient aussi des parents adoptifs chez lesquels ils allaient habiter de temps en temps ainsi que c’est la coutume depuis des temps immémoriaux.

 La maison des parents adoptifs de Pere-i-tai se trouvait à proximité des deux lacs contigus de la rivière Vai-ta-piha (Eau en chambres) à Tautira et la jeune fille aimait bien s’y rendre accompagnée de sa fidèle nourrice Rohi-vahine (Prends courage, femme) qui l’aimait comme son propre enfant et dont le mari Rohi-tane (Prends courage, homme) aurait volontiers donné sa vie pour leur jeune maîtresse.

Pere-i-tai et ses compagnes aimaient bien passer leur temps sur les pointes sablonneuses à l’ombre des cocotiers mollement agités par la brise. Elles assistaient souvent à des parties de pêche et c’est de cette façon que la belle jeune fille rencontra son premier amour.

Sur les pentes des collines de Fautau’a à l’Est de Papeete, vivait un beau jeune homme, de bonne famille bien que n’étant pas de sang royal, nommé Te-muri (Derrière), fils unique d’un certain Ha’amaru-ra’i (Ciel ombré). Un matin le fils décida d’aller à la pêche au mulet le long du rivage de Taunoa (Débarquant) et, pour cela son père lui fit un hameçon découpé dans un coquillage Solarium fixé à une ligne de fort roa.

Te-muri avait revêtu pour l’occasion un pagne de tapa brun drapé autour de la ceinture et laissant apercevoir les élégants tatouages dont il était recouvert, ainsi qu’un chapeau fait de feuilles de cocotier tressées ; ainsi équipé, il s’en fut tout joyeux le long du rivage.

Au bout de peu de temps, il vit approcher un banc de mulets, mais le poisson ne mordait pas ; il les suivit alors le long du rivage et arriva ainsi à une petite baie du district de Fa’a’a. Là le banc de poissons s’arrêta et Te-muri recommença à pêcher, cette fois-ci avec succès. Tout à coup il aperçut un groupe de gens qui étaient en train de préparer un repas sur le côté le plus éloigné de la pointe tandis que sur l’autre côté des jeunes gens à l’ombre des fara plaçaient des feuilles sur le sol pour y recevoir la nourriture. Enfin il aperçut la princesse qui, assise au pied d’un arbre avec quelques compagnes, le regardait pêcher avec bienveillance.

Voyant qu’il se trouvait en présence de jeunes filles de haut rang, il se retira en toute hâte, mais fut rejoint par un messager qui le pria de venir partager le repas préparé. Comme il était loin de chez lui, il accepta avec reconnaissance ; choisissant ses plus beaux mulets, il en fit présent à la princesse qui les accepta avec joie, puis, se retirant avec modestie, il s’en fut rejoindre à l’extrémité de la pointe, les serviteurs qui le reçurent avec bienveillance. Le repas terminé, Te-muri s’apprêtait à rentrer chez lui, lorsque la princesse lui fit donner un panier plein de victuailles pour ses parents et, tout joyeux, il prit le chemin du retour.

Ha’amaru-ra’i et sa femme commençaient à s’inquiéter de leur fils, car le jour baissait et il ne paraissait toujours pas. Grande fut leur surprise lorsqu’ils le virent apparaître chargé de bonnes choses et leur faisant un récit enthousiaste de sa journée. Les parents décidèrent de remercier la gentillesse de la princesse en lui faisant porter par leur fils un panier de produits de Fautaua, et le lendemain Te-muri se rendit, le cœur joyeux, à la maison royale de Fa’a’a. En arrivant dans le district il se présenta avec la plus grande correction à la demeure royale et fut introduit en présence de la famille royale qui était étendue sur des nattes, jouissant de la fraîcheur du matin et digérant leur premier repas.

Le roi Mahea-nu’u (Pâleur changeante) et son épouse Moe (Sommeil) étaient entourés de courtisans, leur fille entourée de ses suivantes formait un groupe séparé à quelque distance de là. Te-muri se tint respectueusement à l’entrée et, après qu’on lui eût souhaité la bienvenue, il dit :

« Je vous ai apporté ces maigres présents par lesquels mes parents, vos serviteurs, se rappellent à vous ». Les serviteurs l’ayant débarrassé de ses présents lui présentèrent une natte en le priant de s’asseoir en présence du roi et de la reine. Les assistants admirèrent les belles pommes cythères et les anguilles de montagne que Te-muri avait apportées et la conversation devint générale. On lui posa des questions sur ses parents et on lui proposa de rester jusqu’au soir. Il refusa poliment et s’apprêtait à se retirer lorsqu’il lui fut remis de la part du roi un panier de châtaignes rôties (inocarpus edulis) pour lesquelles le district de Fa’a’a est renommé. C’est ainsi que des relations amicales s’établirent entre deux familles de rang si différent ; les parents du jeune homme étaient extrêmement honorés de la façon dont leur fils était reçu et, pendant ce temps, les deux jeunes gens se voyaient, sans avoir conscience de l’abîme qui les séparait.

Les compagnes de la princesse estimaient d’ailleurs que Te-muri méritait mieux que le rang auquel sa naissance lui donnait droit.

Les mois passèrent et le jeune homme se rendait à Fa’a’a sous le moindre prétexte, quelquefois assez fortuné pour voir l’objet de ses désirs. Il se fit des amis parmi les jeunes gens de Fa’a’a et allait souvent s’amuser avec eux. 

Pendant ce temps Pere-i-tai entendait souvent parler du jeune homme et avait beaucoup de plaisir à le voir. Il était souvent dans ses pensées ; quant à Te-muri, il n’osait exprimer ses sentiments, conscient de la distance qui les séparait ; La princesse se confia alors à sa vieille nourrice Tohi-vahine, ainsi qu’à sa jeune suivante Ave (Traine), mais celles-ci lui firent de vifs reproches et s’efforcèrent de changer son état d’esprit. Elles lui citèrent des exemples d’amour entre des personnes de sang royal et des plébéiens, qui s’étaient terminés par le meurtre des plébéiens, à quoi elle répliqua que le grand-prêtre du marae avait le pouvoir de régulariser de telles unions et qu’il pourrait le faire pour elle.

En raisonnant ainsi, tous les obstacles semblaient disparaître devant elle et sansdétours elle fit part de ses sentiments à ses parents, les suppliant de l’aider à exaucer ses vœux. Ceux-ci, après avoir écouté avec calme la confession de leur fille, lui répondirent :

« Pre-i-tai, ce n’est pas ainsi que nous envisageons de nous séparer de notre fille unique tant aimée ! Un tel mariage serait une insulte à note haute lignée qui remonte jusqu’aux Dieux. Oublie cet enfantillage et nous t’aiderons à choisir un mari digne de toi, parmi les déjà nombreux prétendants qui demandent ta main. Il ne faut plus que tu revoies Te-muri.

La jeune fille aurait attendu et renouvelé ses supplications si ses parents avaient manifesté de la colère, mais leur ton et leur attitude lui firent comprendre qu’ils ne changeraient pas d’opinion et que ses efforts seraient vains. Le roi choisit la première occasion pour ordonner à Te-muri de ne plus se présenter à Fa’a’a, ce qui affligea vivement le jeune homme. Ses parents ne tardèrent pas à remarquer qu’il n’était plus le même et pensèrent qu’il avait eu une déception sentimentale, sans jamais se douter de la véritable cause de son chagrin.

Quelques jeunes gens de Fa’a’a, amis de Te-muri, s’offrirent alor à faire passer des messages à la jeune fille. Une correspondance secrète fut échangée, qui contribua à exalter leur amour et les décida à se rencontrer pour pouvoir décider de leur avenir.

Pendant ce temps les parents de Pere-i-tai lui présentaient de nombreux prétendants en lui demandant de choisir celui qui la rendrait heureuse et faisant valoir également l’importance que pourrait avoir son choix dans la destinée du district. Avec une dignité étonnante pour son âge, Pere-i-tai leur dit qu’elle ne pouvait prendre une telle décision pour l’instant, et ses parents, espérant qu’elle changerait d’avis après réflexion, la laissèrent tranquille. En fait elle avait pris sa décision et avait élaboré le plan suivant : A la pleine lune, elle se rendrait avec Te-muri à Tautira chez ses parents adoptifs et là, à l’abri de représailles, ils s’arrangeraient pour conclure leur mariage, espérant que ses parents se résigneraient devant le fait accompli. De plus, personne à Tautira ne soupçonnerait Te-muri d’être un plébéien et ses bonnes manières lui attireraient bien vite la sympathie de tous.

La princesse obtint de ses parents la permission d’aller à Tautira ; ils en furent d’ailleurs assez heureux car ce voyage semblait prouver qu’elle avait renoncé à Te-muri, et ils espéraient que les parents adoptifs l’influenceraient heureusement en la guidant sur le choix d’un mari.

Des préparatifs furent faits pour le voyage de la princesse et une grande pirogue double fut armée et munie de voiles et de longs oriflammes jaunes et rouges ; sur la plate-forme fut érigé un petit abri pour la protéger de l’air vif de la mer. Les serviteurs étaient occupés à faire des rouleaux de tapa blanc et rouge ainsi que des coiffures de plumes et des colliers destinés à ses parents adoptifs qui ne manqueraient pas de lui offrir de nombreux présents à son arrivée. Une équipe fut choisie parmi les hommes les plus vigoureux pour mener la pirogue à bon port.

La princesse devait être accompagnée de Rohi-vahine et de Ave ; cette dernière, qui avait à peu près le même âge que la princesse, était une orpheline choisie parmi les enfants des serviteurs. Elles s’entendaient très bien et avaient une vive affection l’une pour l’autre. Ave avait un frère plus âgé nommé Vaiiho, ami de Te-muri. C’était ce jeune homme qui était chargé de porter les messages et de ramener les réponses. Il était calme et réservé quoique d’un esprit observateur et comprenait probablement davantage qu’il ne laissait paraître. Enfin le jour vint où Pere-i-tai envoya à Temuri le message final qui disait : « La vieille lune est terminée et la nouvelle ne vas pas tarder à apparaître. La veille de la pleine lune rends-toi avec ta pirogue à la pointe où nous nous sommes vus pour la première fois, je t’y retrouverai. Mets tes plus beaux vêtements ! » 

Ce message était énigmatique pour le porteur. Que signifiait cette rencontre à Fa’a’a en terrain interdit et quel rapport avait-elle avec le voyage de Tautira.  Vaiiho fut encore plus surpris lorsque ayant remis le message à Te-muri, celui-ci répondit : « Cest bon, j’y serai. »

Au marae royal de Fa’a’a appelé Ahu-ra’i (Chaleur du ciel) des prières furent dites pour la sauvegarde de la princesse à l’intention du Dieu Grillon tout-puissant dans ce lieu saint.

Quand la nouvelle lune apparut, les oiseaux de mer et de terre se mirent à crier de façon étrange. Jour et nuit, par des chants perçants ou doux, il délivrèrent les messages des Dieux à la maison royale de Fa’a’a ainsi qu’à Te-muri et à ses parents angoissés, à Fautau’a. Ces signes impressionnèrent chacun suivant son état d’esprit. Le roi et la reine étaient perplexes et essayèrent en vain d’en interpréter le sens. Ils s’adressèrent aux prêtres, mais ceux-ci se contentèrent de déclarer que le chant du grillon se faisait entendre aussi avec force au marae et qu’il fallait s’attendre à une importante communication de la part des Dieux.

Les deux amants se réjouirent de ces signes, les interprétant dans leur sens, tandis que les parents de Te-muri, après avoir vainement interrogé les prêtres, étaient plongés dans une angoisse indéfinissable.

Pendant ce temps l’expédition à Tautira se préparait et le soir où ils devaient se rencontrer arriva. Le jeune Vaiiho avait l’habitude de pêcher le soir non loin de la pointe où devait avoir lieu le rendez-vous et la princesse et sa servante se rendaient souvent sur la pointe pour le regarder faire, aussi personne ne s’étonna de les voir s’éloigner ce soir-là. Chemin faisant Pere-i-tai avoua à sa servante ce qui allait se passer et celle-ci lui promit de garder son secret. Arrivées à la pointe, elles virent Vaiiho pêchant près du récif et s’étant assisses sur la plage, elles ne tardèrent pas à apercevoir une voile à l’horizon. Puis, elles distinguèrent un homme dans une pirogue légère. C’était le chevaleresque Te-muri qui risquait sa vie pour venir au rendez-vous de sa belle, tandis que ses parents le croyaient en train de pêcher dans son district.

Il avait belle apparence, habillé comme un gentilhomme de son époque ; il portait une cape à franges, un pagne à ramages et un turban de tapa imprimé jaune. Amenant sa voile, il accosta et sauta sur la plage allant s’installer à l’ombre d’un grand purau. La princesse se dirigea vers lui tandis que sa servante restait en arrière ? Après s’être salués d’un « ia ora na » et s’être selon la coutume serré la main, ils s’assirent sur le sable à une petite distance l’un de l’autre. Là, dans la douceur du soir, ils demeurèrent quelque temps sans bouger et sans prononcer une parole. Au bout de quelque temps Pere-i-tai lui dit : « Oh Te-muri mon cœur t’appartient et cette séparation m’a été cruelle » et il répondit : « Mon cœur lui aussi a pleuré pour toi, mon doux gardénia, ma perle étincelante ». Et ils se mirent à pleurer en silence.

Après avoir ainsi épanché leurs sentiments, ils envisagèrent leur fuite. Le plan de te-muri leur parut le plus sage .il consistait à rendre le plus tôt possible à Papenoo, la cité de refuge tahitienne.

Le frère de son père y était chef de clan et les recevrait avec bienveillance et ils pourraient s’unir sur son mara’e. Ils demeureraient dans ce district jusqu’à ce que les parents de la princesse les eussent pardonnés .Lorsque Te-muri eut exposé son projet Pere-i-tai s’écria :  « ce plan est excellent, Te-muri et j’accepte tes propositions. Oh ,emporte moi ,ta demeure sera la mienne et tes compatriotes seront les miens ». Le jeune pleurant de joie et d’orgueil répondit :

« Eh bien !partons de suite de peur que les traites nous voient !. Tu es princesse et reine tu seras toujours dans mon cœur et parmi les miens. La déesse Hina nous surveille du haut de la lune et tous les dieux nous favorisent. Nous n’avons rien à craindre ».

« Reste un instant ici, répondit Pere-i-tai, pendant que je vais chercher des vêtements plus chauds pour la nuit. Il faut aussi que je prenne ma servante Ave avec moi ». Ce disant elle retrouva sa compagne et rentra chez elle ou sans éveiller de soupçons ,elle prit une natte pour placer dans sa pirogue et des tapa pour se couvrir ; puis elle sortit  par la porte de derrière ce qu’elle faisait souvent la nuit,  pour jouir de la fraîcheur.

Revenues à la pointe ,elles constatèrent que Te-muri n’y était plus ,mais sa pirogue était toujours là .Elles s’assirent et l’attendirent pendant quelques temps mais en vain.

A la réflexion  les deux jeunes femmes en conclurent  que te-muri avait cru préférable de se cacher jusqu’à l’heure ou tout le monde serait endormi. Apercevant Vaiiho qui revenait de la pêche , elles décidèrent de rentrer avec lui et d’attendre chez elles.

Les deux jeunes femmes se couchèrent mais elles ne pouvaient dormir et à mesure que la nuit s’avançait , Pere-i-tai devenait de plus en plus nerveuse ; enfin n’y tenant plus elle fit mander sa nourrice qui était pour elle comme une seconde mère. Celle ci ne tarda pas à arriver et voyant sa jeune maîtresse dans cet état d’agitation ,se mit à la masser doucement ,pratique en usage en Polynésie française.

Pere-i-tai ne pouvant plus supporter son anxiété, ouvrit son cœur à Rohi vahiné qui s’écria :  « Oh ! mon enfant pourquoi ne m’as tu pas parlé plus tôt !moi une plébéienne, je suis à même de juger la position de Te-muri et je t’adjure de le laisser hors de cette aventure. Ton désir de l’anoblir plus tard sera probablement irréalisable ,et jusque là il sera toujours un fugitif poursuivi et surveillé par un membre de la maison royale pou etre finalement tué et offert en sacrifice aux dieux.

Tu seras ensuite ramenée chez toi pour y pleurer sa perte et tu seras un vivant reproche pour ta famille. C’est seulement pour des actes de valeurs et d’héroïsme  ,lorsque des personnages royaux ont été sauvés par des outrages et de la mort dans les circonstances extraordinaires que les rois et reines consentent à élever jusqu’à eux des gens de notre rang. Voilà ce que auraient dit les parents de Te-muri si tu leur avais demandé conseil car il n’est pas un plébéien qui oserait attirer la vengeance sur lui même et sur son district en risquant une telle union. »

Ce sage raisonnement fit voir, pour la première fois à la jeune fille ,les désavantages d’une mésalliance et les malheurs auxquels elle conduirait inévitablement.

Néanmoins, se refusant à admettre sa folie ,elle répondit  « Oh pourquoi ai je tant tardé à me confier à toi ,il est maintenant trop tard pour reculer ,Te-muri ne doit pas être déçu et nous laisserons aux dieux le soin de nous épargner les malheurs que tu me décris. »

« Non mon enfant, ce n’est pas trop tard, c’est maintenant le meilleur moment de rompre tes fiançailles, pendant que la vie de Te-muri est en danger. Laisse-moi aller convaincre ce brave jeune homme, pour votre bien et celui de ses parents ». Le silence suivit ces paroles et Pere-i-tai se mit à pleurer, enfin elle dit :.

« Je suis d’accord avec toi, chère nourrice, Te-muri attend probablement mon retour avec anxiété, dis lui un sincère « aroha »  de ma part et dis lui que je prie les Dieux de lui donner une épouse digne de lui qui sera une autre moi-même. » La nourrice se dirigea vers la porte et la jeune fille la voyant s’éloigner laissa échapper un « aue » qui, en Polynésie centrale, exprime des sentiments profonds et indéfinis. 

Epuisée par ces émotions elle ne tarda pas à s’endormir. Tout était silencieux dans la demeure du roi et le secret de Pere-i-tai était soigneusement gardé par ses confidentes plébéiennes.

Le jour suivant Pere-i-tai, le cœur léger, surveillait les derniers préparatifs de l’expédition à Tautira. A la tombée de la nuit le dernier repas fut préparé avant que parents et enfants ne se séparent. Ils allaient s’installer sur les nattes lorsque le roi, voyant apparaître le grand-prêtre, alla à sa rencontre. Au même moment le jeune Vaiiho arriva au comble de l’agitation et, s’approchant de la princesse, lui dit à voix basse :

« Avez-vous entendu la nouvelle ? »

« Quelle nouvelle ? » demanda la princesse.

« Savez-vous où est Te-muri ? »

« N’est-il pas rentré chez ses parents ? »

« Hélas ! Hélas ! non ! »

« Où est-il alors ? » s’écria la princesse angoissée.

« Notre bon ami Te-muri que vous vîtes la nuit dernière est au marae avec les Dieux. »

« Que fait-il là avec les Dieux ? »

« Seul Ta’aroa dans les Ténèbres le sait ! »

Ne comprenant pas ce qui s’était passé, Pere-i-tai demanda à sa nourrice qui venait de rentrer si elle avait pu donner le message à Te-muri. « Non,  r&pondit-elle, et c’est en vain que je l’ai cherché. » A ce moment le roi, qui venait de quitter le grand-prêtre, s’approcha de sa fille l’air grave et lui dit " Pere-i-tai tu as amené l’infortune sur nous et sur la maison de ton amant plébéien. Nous n’aurions pas cru cela de toi. Te-muri n’est plus. »

A ces mots, voyant toute l’étendue du malheur qu’elle avait involontairement causé, accablée de chagrin et de regrets, elle tomba sans connaissance sur la natte où elle se tenait avec son père et fut portée sur son lit ; elle ne revint à elle que pour être la proie des remords les plus amers.

Le meurtrier de Te-muri était un prêtre qui se promenait la nuit, cherchant des augures et des révélations des Dieux, et le chant du grillon l’ayant amené au lieu où se trouvaient les deux amants, il considéra de son devoir de vérifier leur identité et d’essayer d’écouter leur conversation. Il s’approcha lentement du buisson derrière lequel ils se trouvaient et put entendre tout ce qu’ils disaient. Informé de leurs intentions, il décida de s’opposer à leur projet. Les deux jeunes femmes s’étant éloignées, il vit Te-muri s’agenouiller et prier les Dieux de les assister dans cette heure difficile, puis s’étendre sur le ventre, le menton sur les mains, une posture favorite des Polynésiens. C’est alors que le prêtre, s’approchant sans bruit du malheureux, lui asséna un violent coup de casse-tête sur la nuque qui le tua aussitôt, évitant de répandre le sang et de briser les os, précaution indispensable pour les victimes destinées aux Dieux. Puis, plein de zèle religieux, il mit le corps sur ses épaules et, prenant des chemins détournés pour ne pas être vu, il arriva au grand marae. Là, il offrit la victime au grand-prêtre, après lui avoir fait part de ce qui était arrivé. Ce dernier accepta au nom du Dieu Grillon à qui il demanda de s’assurer la possession de l’âme du défunt pour garder les lieux sacrés qui étaient ainsi rendus de plus en plus sacrés par les âmes des victimes enterrées dans l’enceinte.

C’est ainsi que se termina tristement pour la maison royale de Fa’a’a, cette soirée tant attendue, pleine d’espoirs et de craintes.

Les parents de Te-muri attendirent leur fils toute la nuit, pleins d’inquiétude à son endroit. Ce fut aussi une nuit blanche pour Pere-i-tai et ses parents. La douleur de la jeune fille faisait peine à voir et les parents étaient désolés de la fin tragique de leur amitié pour Te-muri et ses parents, bien qu’ils ne puissent blâmer le meurtre qui, dans ces circonstances et à cette époque, était à peu près inévitable. La nouvelle de la mort de Te-muri brisa le cœur de ses parents et ils ne tardèrent pas à le rejoindre dans l’autre monde.

Les jours, les semaines, les mois passèrent et la princesse était toujours inconsolable. Voyant qu’elle dépérissait, ses parents préoccupés de son état, décidèrent de faire un grand effort pour lui faire oublier son chagrin. Il fut décidé que toute la famille irait aux Iles Sous le Vent rendre visite aux familles royales de ces îles ; les parents espéraient ainsi que Pere-i-tai rencontrerait un jeune homme qui lui plairait et qui, ressemblant à Te-muri, lui permettrait de transférer sur un vivant l’affection qu’elle portait au mort, ainsi que cela se pratiquait à cette époque. De grands préparatifs furent faits et, un beau matin, ils s’embarquèrent dans une grande pirogue double suivie de deux longues pirogues simples. Le temps était favorable et une nuit calme et claire succéda au jour. Le lendemain de bonne heure les voyageurs apercevaient l’île de Huahine, la plus proche du groupe. Ayant pénétré dans le détroit qui sépare Huahine la grande, de Huahine la petite, ils furent aperçus par la population qui répandit la nouvelle de l’arrivée d’une pirogue royale ; aussi, lorsqu’ils arrivèrent au port de Fare, la famille royale, prévenue, les attendait ayant fait en toute hâte des préparatifs pour les recevoir dignement. Une escorte s’en fut à leur rencontre pour les conduire à la royale demeure où le roi et la reine les attendaient en tenue d’apparat, entourés de nombreux membres de leur maisonnée. Ils étaient installés sur une grande natte et devant eux s’en trouvait une autre destinée à leur invités. Les personnalités tahitiennes furent bientôt introduites et saluées ainsi :

« Manava’outou, na ari’i no Fa’a’a e ! A haere mai i to tatou Fare. »  (Soyez la bienvenue,  o famile royale de Fa’a’a ! Venez dans notre demeure) et les invités répondirent :

« E teie matou, to’otou pa’ata ri’i tupu. »  (Oui nous voici, vos parents voisins).

Après de cordiales poignées de main et des accolades émues, les invités furent mis à leur aise. Une fête fut organisée le jour suivant, au cours de laquelle des présents furent échangés dans une atmosphère de grande amitié. Pere-i-tai devint le centre d’attraction de Huahine. Parmi les princes du pays =, de nombreux prétendants se présentèrent, mais bien que son moral fût meilleur, la princesse demeurait fidèle à la mémoire de Te-muri et déclina leurs avances parce qu’ils n’avaient aucune ressemblance avec lui. Deux mois s’écoulèrent ainsi et les invités de Fa’a’a prirent congé de leur aimables hôtes et, après que les uns et les autres eussent sincèrement regretté d’avoir à se quitter, il s’embarquèrent pour l’île de Ra’iatea, qu’ils atteignirent en quelques heures.

Ils y furent reçus par la famille royale de Tamatoa de la même manière qu’à Huahine. La beauté de Pere-i-tai ne tarda pas à devenir le principal sujet de conversation et le thème des chants dans l’île. Enfin les parents furent heureux de voir que leur fille avait trouvé l’image de son bien-aimé en la personne d’un jeune chef nommé Te-ra’i-marama (Ciel biagné de lune), membre de la famille royale. Leur mariage eut lieu à Ra’iatea, car Pere-i-tai n’était pas désireuse de rentrer à Tahiti. Ce fut l’occasion de nombreuses réjouissances dans le pays. Lorsque les parents rentrèrent chez eux, ils laissèrent leur jeune fils Mata’i-rua-puna, pour tenir compagnie à sa sœur.

Une année passa et Pere-i-tai se trouva être la mère d’une jolie petite fille, véritable portrait de sa mère. La mère et la fille faisaient l’orgueil de la famille et, pour cette occasion, les amis et les serviteurs apportèrent des présents de toute sorte  selon la coutume.

L’enfant avait six mois lorsque vint la saison du battage du tapa et toutes les femmes se mirent à l’ouvrage. C’était l’habitude pour les jeunes filles de former des groupes à l’écart des femmes mariées pour faire ce travail, et les heures fraîches du matin résonnaient du bruit des battoirs. La princesse tahitienne ne s’était pas encore jointe à un groupe, mais un jour, voyant des jeunes femmes arrivées récemment d’une île voisine se mettre au travail dans un endroit ombragé au bord d’une rivière, elle décida de prendre l’écorce à tapa et de se joindre à elles. Aucune de ces jeunes femmes n’était mariée et elles se firent un plaisir de recevoir cette jeune femme qui se mit à travailler et à chanter avec elles. Les heures s’écoulaient rapidement et les longues pièces de tapa issues du battage étaient mises à sécher au soleil.

Le matin suivant après avoir, comme d’habitude, confié sa fille à la nourrice, Pere-i-tai alla retrouver ses nouvelles amies, mais l’enfant s’étant réveillée se mit à crier désespérément et la fidèle Rohi-vahine envoya Mata’i-rua-puna à la recherche de sa sœur. Pere-i-tai avait appris que toutes ses compagnes étaient des jeunes filles, mais pour ne pas les effaroucher elle avait décidé de terminer son travail avant de les quitter définitivement. Pendant une pause où on n’entendait plus ni le bruit des battes ni les chants, Pere-i-tai entendit distinctement la voix de son frère qui criait : « Pere-i-tai, ua ara aiu ! » (O Pere-i-tai, l’enfant est éveillée !).

Espérant qu’il ne la trouverait pas, elle ne bougea pas et continua son travail qui était presque terminé.

Le jeune homme passa plusieurs groupes de femmes et ne voyant pas sa sœur continua à l’appeler, puis l’apercevant tout à coup il courut vers elle sans se rendre compte de son indiscrétion. Les jeunes filles étonnées interrompirent leur travail, regardant d’abord le jeune homme, puis leur belle compagne ; celle-ci pleine de confusion demeurait muette, mortifiée à l’extrême. Pere-i-tai quitta ses compagnes avec lesquelles elle avait été si heureuse et s’en fut pleurant d’avoir été ainsi exposée au ridicule devant des étrangères ; son frère la suivait sans comprendre la cause de son dépit.

Après avoir calmé son enfant, elle le confia à la nourrice et s’en fut à Fa’aroa (Longue vallée) et se mit à pleurer, assise sur un gros rocher situé à la pointe appelée Te-‘ora-‘otaha (Excavation de la frégate). Il existe sur cette roche de nombreuses taches blanches connues à ce jour sous le nom de larme de Pere-i-tai. Son frère l’y ayant suivi, elle se leva et cherchant à l’éviter se précipita dans un trou noir situé au bord de la rivière et qui conduisait au royaume des Ténèbres où se trouvaient quelques-uns de ses ancêtres. La voyant disparaître, son frère s’élança à sa poursuite. Tous deux descendirent verticalement, traversant des étendues liquides et des régions ténébreuse. La sœur glissait sans difficulté, tandis que le frère heurtait de temps à autre de la tête des rochers à angles vifs. Enfin ils arrivèrent dans le ,Pô, région des ancêtres où se tiennent les âmes des défunts. Ils y retrouvèrent leurs ancêtres qui leur souhaitèrent la bienvenue et ils demeurèrent avec eux pendant une année au cours de laquelle Pere-i-tai réussit à oublier son grand chagrin. Dans cette région se trouvaient d’immenses conques qu’utilisaient les habitants et dont ils tiraient des son magnifiques. L’une d’elles fut donnée au jeune homme, elle s’appelait Pû-i-roroi-tau (Conque de dessous les rochers engloutis) et à sa grande joie il put en peu de temps en jouer fort bien ? A l’extérieur du récif, dans le district de Mano-tahi Tahiti, se trouve une grotte appelée To’a-te-miro (Rocher existant depuis longtemps) près de la passe du même nom. Souvent par temps calme, ceux qui passaient près de là ou ceux qui pêchaient sur le récif, entendaient la musique mélodieuse de Mata’i-rua-puna qui semblait sortir de cette grotte et en cherchèrent la cause, mais c’est en vain qu’ils ramassèrent toutes sortes de coquillages pour en tirer des sons ; la musique semble toujours venir des profondeurs de la mer !

Pendant ce temps, Te-ra’i-marama ne pouvait se consoler d’avoir perdu sa femme ; la disparition du jeune frère rendait le mystère plus impénétrable encore. Ils avaient été vus tous deux sur la pointe, mais de là on avait perdu leurs traces et personne ne pouvait soupçonner qu’ils s’étaient dirigés vers le centre de la terre. Les recherches finirent par être abandonnées et les deux familles furent plongées dans la tristesse.

A la fin de leur année de séjour, Pere-i-tai et son frère reçurent l’ord(e de retourner dans le monde des vivants ; ils furent conduits à un long tunnel qui débouchait dans la grotte de Mano-tahi à Tahiti et tout à coup, ils furent projetés jusqu’à la surface de la mer. Mata’i-rua-puna souffla mélodieusement dans sa conque et ne tarda pas à attirer l’attention des habitants qui, s’approchant en pirogue, aperçurent, à leur stupéfaction, les deux enfants du roi du district voisin que l’on croyait perdus depuis longtemps. Tandis qu’une pirogue les amenait à terre, d’autres se hâtaient d’aller annoncer la bonne nouvelle et le frère et la sœur furent amicalement reçus dans la maison royale de Pohue-tea (Convolvulus blanc) ; pendant ce temps des messagers se rendaient à la maison royale de Fa’a’a et, peu de temps après, les parents avaient la joie de serrer dans leurs bras leurs enfants qu’ils pleuraient depuis si longtemps.

La grande conque Pu-i-roroi-tau dont la taille dépassait toutes celles qui existaient à Tahiti fut offerte par Ma-i-rua-puna au grand chef Pohue-tea qui perpétua le souvenir de cet événement en donnant à son district Mano-tahi le nouveau nom de Pu-na-au-ia (La conque est mienne).

 Le chef Te-ra’i-maram de Ra’iatea, informé de l’étonnante nouvelle, arriva aussitôt à Tahiti avec l’enfant ; ils y vécurent heureux, mais aucune persuasion ne put jamais décider Pere-i-tai à retourner à Ra’aitea où elle avait subi une telle humiliation. L’enfant, qui hérita du nom de sa mère, épousa plus tard un grand chef de Huahine qui prit le nom de Pere-i-tai ; depuis, ce nom a toujours été un nom héréditaire pour les chefs de cette branche.

Ainsi se termine l’histoire de la fameuse conque qui fit changer de nom un district de Tahiti. Cette conque, qui était consacrée à l’usage des Dieux du grand marae de ce district, était trop sacrée pour être abandonnée aux mains profanes des Européens ; elle fut jetée dans un tourbillon à Mapiha’a à l’époque où les idoles et autres trésors des temps anciens furent cachés ou détruits, quand le Christianisme eut fait son apparition, et que les nouveaux convertis, trop zélés, démolissaient avec enthousiasme les marae de leur anciens Dieux et tout ce qui appartenait au culte.